mercredi 27 mai 2009

Le leveur de filets

C’est toujours le même rituel une fois les derniers filets levés. Il s’arrête vers 15h30, une bonne heure avant la fin du marché, le bac est encore plein, c’est suffisant pour les clients qui pourraient encore arriver.
À cette heure de la journée, les voix de la foule lui parviennent assourdies, et c’est à peine s’il entend celles de ses collègues. Seules ses pensées habitent encore sa tête. Ses pensées, et l’odeur persistante des harengs, qui lui fait comme un habit depuis toutes ces années, qu’elle empêche les autres, plus discrètes, de monter jusqu’à lui.
Il passe devant la vitrine traiteur, traverse le fond de la boutique, poissonnerie et cuisine, et pousse les lourds battants qui mènent à l’arrière, une pièce carrelée où dans un angle trône un lavabo. Un pavé de savon à l’ancienne, ramolli d’un côté, et une brosse à ongles déjà usée, attendent dans le creux de la porcelaine maculée de tartre. Il frotte soigneusement, les manches retroussées assez haut, et se rince à l’eau tiède, souriant un peu, se donnant des airs de chirurgien avant l’opération – car c’est bien là qu’il est, ailleurs, loin d’Albert Cuypstraat, loin des harengs.
La serviette éponge suspendue au crochet en plastique en forme de piranha est inutile. Douce mais trop neuve, elle glisse sur les avant-bras sans sécher, laissant un duvet de coton entortillé dans les poils.
Il marmonne un au-revoir-à-demain que les autres entendent à peine mais qu’importe, ils sont habitués et ils s’y sont attachés, à ce type travailleur et gentiment souriant. Il a quelque chose de Lennie Small, l’idiot des Souris et des hommes, mais sans la fêlure, avec une distance qu’on pourrait prendre pour de la froideur.
Sorti par l’arrière, il échoue dans une rue calme, enfourche son vélo rouillé et pédale à contresens dans les rues du Pijp.
Il franchit l’Amstel, évite les artères encombrées de voitures, le silence devenant de plus en plus épais dans les rues où les hauts immeubles de briques rouges se serrent, comme pour se tenir chaud, se faisant discrets derrière leurs façades.
Les fenêtres laissent voir les enfants qui jouent, la demoiselle qui fait ses gammes, la personne âgée allongée sur une méridienne où un rayon de soleil finissant s’est posé pour réchauffer ses pieds. Il pense alors que c’est le meilleur moment de la journée, celui où l’horizon de la soirée est encore dégagé, quand les heures de travail sont derrière lui. Et toujours cette grimace douce qui fronce ses commissures, et les rides près des yeux qui se plissent en accordéon, le visage qui s’éclaire à mesure que décline le jour.
Parvenu chez lui, il pose son vélo le long du mur, pousse la porte en ramassant les prospectus qui dépassent de la boîte aux lettres. Du premier étage s’échappent quelques couplets, sa femme Rose chantonne. En enlevant ses chaussures sur le seuil, il lui crie qu’il est rentré, elle acquiesce sans répondre, chante un peu plus juste, un peu plus fort.
Il traverse la cuisine, se rechausse avec des sabots en caoutchouc et ressort. Accroupi au bord du bassin, il trempe ses mains du bout des doigts dans l’eau, les poissons s’approchent, espérant de la mie de pain. Il reste là un long moment, et c’est sans doute l’heure à laquelle il est le plus proche de lui-même, rentrant dans ses habits, capable d’un apaisement rare. Rose le rejoint plus tard, chuchotant cette fois un air sans parole, comme pour le ramener doucement dans leur monde conjugal. C’est toujours le même regard affable mais il y a là une tendresse plus grande, une sincérité, de la gratitude pour les jours les années les soirées passées à ne pas réclamer qu’il change, à ne pas se lasser de l’odeur de sa peau, piquée de saumure et de poisson. Dick et Rose rentrent, ferment la porte vitrée sur le passant qui les regarde, ému aux commissures par le même sourire contagieux.

dimanche 10 mai 2009

Arturo Bandini était dans la salle


Prodige de la bohême, machine à remonter le temps : mercredi soir, Vinicio Capossela nous a fait monter dans son manège. Oh, c’est déjà arrivé, un concert réussi, ce quelque chose qui rassemble autour d’un miracle éphémère, une communion d’âmes et de cœurs qui battent à l’unisson.
Et puis ces fois où l’on se sent privilégiés aussi – d’être parmi les chanceux. La salle est petite, Vinicio Capossela est à peine connu en France, les Italiens qui savent accourent et c’est un petit bastion de bienheureux qui se donnent la main: il raille Silvio Napoleoni, le public se serre les coudes, ici on est du même monde, on parle la même langue. Planent l’esprit virtuose de Fellini, les ombres de Gelsomina et Zampanò, un air de Barnum aussi, du Far West et Tom Waits caché quelque part en coulisses. Passent les loosers attendrissants de John Fante, un géant à la marinière qui nous rappelle celle de Boby Lapointe sur ce 33 tours qu’on a eu à 10 ans, la fille-méduse, l’homme-piñata monté sur échasses…
Une enfance commune qu’on est tous venus rechercher ici.

mardi 5 mai 2009

Genèse

C’était en passant la tête par la fenêtre, mécaniquement, un coup d’œil, droite, gauche, la rue la nuit, les enfants tout juste couchés, un début de soirée.
Elle retire de l’argent à l’automate de la Poste, juste devant. On la reconnaît d’emblée, longue silhouette voilée, son landau, et son aîné, qu’on ne remarque pas tout de suite. C’est la mère de S., on le voit tous les jours, la morve au nez, les larmes souvent. Elle est douce, souriante, très jeune sans doute mais on ne sait pas, le voile de haut en bas, seul son visage pour raconter un destin.
Elle s’y prend à deux fois, on est gênée d’assister à la scène, on tourne la tête alors, puis on y retourne, en cascade les pensées qui vont trop vite, plus vite que la raison. On rentre. La fenêtre entrouverte, on entend ensuite S. qui pleure, on rouvre, on les cherche du regard, la petite troupe chemine, elle devant, se tournant pour vérifier que l’enfant suit… Le froid nous pique les yeux, on le voit sans bonnet, on tremble un peu pour lui. Et l’enfant dans le landau… Et cette image est une image éternelle : il y a là quelque chose de l’exode, Marie et Joseph fuyant en Égypte, Jésus dans leurs bras. Le landau comme l’âne, les pas comptés, la force mesurée.
On pense alors à son ventre, un ventre qui accueille, qui fleurit inlassablement. On pense à tous ces ventres de femmes, on oublierait presque que c’est là que se meut le monde au tout début du monde.

mercredi 8 avril 2009

Urbi et Orbi

Se donner quelques minutes comptées. Pas plus, la lune est déjà haute, arrondie juste ce qu’il faut, une lune tendre, le signe d’un horizon paisible.
Ce serait comme une oraison funèbre, mais sans la tristesse, pour la ville qui passe. Celle d’hier, quelques mètres rescapés de la rue Vilin où Georges Perec a passé ses premières années, un bout de Paris au pied du parc de Belleville, une oblique entre deux rues, un souvenir à peine.
Les murs des immeubles d’à côté sont carrelés, une station de Vélib, une plaque rutilante, plus bas quelques cafés à chicha, des façades ternes, une densité anonyme. Des souvenirs de Perec ne reste que la côte, la rue qui monte et qui s’engouffre d’emblée derrière la grille du parc au milieu d’une végétation exotique –sans doute rien à voir avec les herbes folles qui devaient surgir entre les pavés. On y pense à chaque passage : c’est là qu’il est né. C’est là que sa mère avait son salon de coiffure. C’est là qu’il a appris. Cette rue, comme un berceau.
Demain la ville, avec ces enfants de Bezons que l’on voudrait inciter à prendre la main, comme au poker : la parole comme la perche tendue, lire le paysage et faire tomber les murs, découvrir que la Seine est là, mesurer les pas jusqu’à Paris, ne plus être intimidés, trouver le sens de la marche.
Et la terre qui tremble sous la ville : se souvenir de L’Aquila, un matin de juillet, chaleur sèche, marché sur la place, les montagnes alentour comme les serres d’un rapace qui se sont refermées sur les églises, les coupoles englouties, les fresques déchiquetées, les toits envolés. Ce soir, la ville comme un mille-feuille défait, dénudée et fracassée, ses habitants ne supportant plus que l’immensité du ciel comme unique plafond – et du ciel ne souhaiter que la pluie ou vouloir le rejoindre, oublier la terre qui gronde et qui a enfanté des villes soufflées d’un coup d’un seul comme un château de cartes qu’on balaie.

lundi 23 février 2009

Pour Franny

« L'embryon est un alpiniste vivant à 7 000 mètres d'altitude... et en apesanteur (…). Quel bonheur, mais quel stress ! L'instant de la naissance, lorsque l'air arrive dans les alvéoles pulmonaires, est comme une brutale descente au niveau de la mer. »
Charlie Buffet, citant les propos du professeur Richalet qui prépare les alpinistes pour l’Himalaya (Le Monde, 21 juillet 2004)
La vie déboule comme ça, sans crier gare. Une sensation sourde d’abord, puis plus précise. Elle tournoie au fond du ventre, d’avant en arrière, des reins au pubis, et s’affirme, plus pressante, cherchant la sortie, trouvant sa voie, l’air qui brûle les poumons, les cris pour apaiser la nouveauté !
Et l’atterrissage, alors, les yeux qui se cherchent pour la toute première fois. Et les gestes, accomplis à tâtons et qui pourtant savent. À jamais le souvenir de ce regard échangé, unique, universel, le peau à peau, les mains qui façonnent et qui retiennent dans leurs paumes une douceur inconnue, une odeur sucrée sur les bords, entre beurre et miel, que les premiers baisers reniflent avec une tendresse venue de la nuit des temps, renouvelée et toujours singulière.
Bienvenue à toi, Franny !

lundi 9 février 2009

Innocents et coupables

On se souvient de l’avoir croisé, on se souvient précisément de l’endroit : au carrefour de la rue Lafayette et de la rue du Faubourg-Saint-Martin, au métro Louis-Blanc. On s’était levée tôt, il ne fallait pas être en retard, on allait visiter trois appartements, dont un deviendrait ensuite le refuge, l’abri, le nid.
On l’a reconnu tout de suite, ses joues creusées, sa mèche sur le front, ses yeux à l’affût des regards, traqués et en traque. On a pensé immédiatement, quand nos regards se sont croisés, qu’il savait qu’on savait. Cesare Battisti a hélé un taxi, il y est monté, il a disparu. On ne sait plus si passé ce premier regard, il y en eut un autre, on l’a peut-être rêvé. C’était une belle journée en tout cas, c’était le printemps, en avril sans doute, c’était en 2004.

Après tout ça, quand l’affaire a commencé, quand il a fui, et qu’on se promenait dans le quartier, on a pensé qu’elle était peut-être là tout près, cette chambre de bonne où il disait qu’il écrivait. On y pense à chaque fois qu’on passe devant cet endroit.

Il est des dates anniversaires qui ne sont pas des anniversaires comme on les fête à trois ans, avec l’impatience des bougies à souffler, les paquets à défaire, les regards sur soi posés, dans un mélange de terreur et de joie de ne pas être à la hauteur de ce qui nous attend –devenir grand. De ces dates qu’on n’oublie jamais. Nous partageons un de ces jours là avec Battisti, un hasard, une case qu’on noircit sur le calendrier, une case à jamais remplie de tragique.

Le 10 février 2004, Battisti est arrêté à Paris pour être extradé. Pour toujours, il se souviendra de ce jour là. Pour toujours, le 10 février 2004 résonnera des coups portés à sa porte par les policiers de la Division nationale antiterroriste. Ses proches se souviendront du coup de téléphone qu’ils ont reçu les avertissant de cette nouvelle, ce qu’ils faisaient en cet instant, un séisme, la fin d’un temps. Ce jour là, comme d’autres savent précisément où ils étaient le jour où Kennedy a été assassiné ou quand ils ont appris que les Twin towers s’effondraient à New York le 11 septembre 2001.

On ne se souvient pas avoir entendu, ce 10 février 2004, que Battisti avait été arrêté. On sait qu’après, très vite, quelques jours plus tard, ou quelques semaines alors, quand déjà le quotidien faisait office de vie, qu’on a été émue de cette arrestation, on a lu les opinions des uns, des autres. Moins d’un mois plus tard, Battisti est relâché, il est soutenu par la corporation, les écrivains, la presse de gauche. On s’enflamme, l’Italie crie à l’injustice, le déni de son histoire, de sa démocratie. Quelques mois plus tard, au cœur de l’été, il fuit. On le retrouve en 2007 au Brésil, à Rio de Janeiro.

Depuis cinq ans demain, Battisti sait ses jours comptés devant la justice des hommes. Même si le Brésil lui accorde le statut de réfugié politique, même s’il continue à clamer son innocence, Battisti n’est déjà plus complètement innocent. À nos yeux en tout cas. Parce qu’il a lâché ses anciens camarades, parce qu’il a failli moralement, parce qu’il se sert de la littérature pour ça aussi, parce qu’il se répand sans pudeur ni dignité.

De lui comme d’autres, on a fait des héros romantiques, une fantaisie presque adolescente. On les voyait comme des victimes du système, des Robin des Bois incompris, à peine plus dangereux que des gentlemen cambrioleurs. Le rouge aux joues, on se souvient avoir clamé, des mois de suite, entre 1999 et 2003, à peine levée, comme d’autres remercient leur dieu de ne pas les avoir fait naître fille, un Gloria a te Yvan –Yvan Colonna, pour qui le procès en appel a débuté aujourd’hui ; à un jour près, décidément, drôle de date anniversaire.

Et puis il y a eu ce livre. La littérature qui était venue dire autre chose, autrement en tout cas. Sortir de la nuit (ou mieux encore, la traduction littérale du titre original : Repousser la nuit un peu plus loin), est le recueil de témoignages de Mario Calabresi, le fils du commissaire assassiné par les Brigades rouges en 1972. Du fond de ce livre ont surgi les victimes. Les femmes, les enfants, les amis oubliés de ceux qui étaient morts pour la cause. Une horde de fantômes auxquels on n’avait jamais pensé auparavant. Les nœuds dans la gorge se sont serrés, les héros ont rapetissé, le romantisme a fondu, l’idéologie est parue soudainement ridicule, grossière, injuste.

Et c’est sans doute un peu vain, un peu injuste aussi, d’en vouloir aujourd’hui à Battisti. Penser que demain, il se souviendra peut-être qu’il y a tout juste cinq ans, sa vie s’est arrêtée –ou un certain type de vie en tout cas. Lui n’aura pas une pensée pour l’anniversaire que nous ne fêterons pas, cette date qui n’appelle désormais qu’un silence partagé, une prière muette, un chant murmuré entre ceux qui se reconnaissent.

mardi 3 février 2009

RER D

On se racle la gorge une ou deux fois, on a soif en fait, avoir parlé tout le jour et n’avoir bu que quelques verres d’eau autour d’un déjeuner encore bavard.
On s’assoit en pensant peut-être même s’endormir doucement, faire passer le trajet plus vite, ouvrir son livre et au bout de quelques lignes déjà chercher la distraction ailleurs. Et c’est en face, quelques sièges plus loin.

Elle est jolie, elle a un sourire qui ne semble rien cacher, des yeux rieurs, les cheveux ramassés avec un peigne de chaque côté, les lèvres soulignées par du gloss. Elle est un peu sexy, enfin, on croit, quelque chose en elle appelle le regard des autres et c’est agréable de la regarder. Et puis elle rit aussi, un rire cristallin, un peu comme les rires-grelots des enfants.
Là, elle se fait draguer. Ils sont trois, on n'en voit que deux de face. Elle n’est pas seule, sa filleule, une enfant de 7 ans peut-être, l’accompagne. Des trois, il n’y en a qu’un qui fait des avances claires, voire des avancées –il parvient à l’embrasser sur le front après avoir insisté pour le cou. Elle les connaît, on se demande si elle est fascinée, ils ont des téléphones sophistiqués, appareils-photos et tralala, bagouzes, boucles et dents d’argent. C’est un cliché, et on cède, c’est plus fort que soi, on a un peu honte, à ce que le cliché véhicule –violence, petit pouvoir, délinquance ?
Nos regards se croisent à plusieurs reprises, avec elle, avec eux. La petite filleule se recroqueville, elle a l’air d’avoir peur d’eux. Plus ils essaient de l’amadouer, plus ils font peur. Il y a la voix d’abord, envahissante, intrusive, et surtout, le visage, les yeux au bord de l’excès, les dents. On se met à la place de la petite, cet ogre là va peupler ses cauchemars, c’est certain.
La marraine est tout à son jeu de séduction, elle esquive, minaude un peu, se cache devant un foulard pour ne pas être prise en photo, mais cède finalement, lovée dans les bras de l’ogre, témoignage en images qui circulera entre copains.
Imaginer alors les mots qui parleront d’elle. Des mots comment ? Ne pas douter de leur vulgarité et de leur violence et ne pas douter de soi et des idées reçues. À aucun moment, elle n’a semblée gênée. On l’est presque davantage pour elle et on s’en veut pour ça aussi – trouver qu’elle se gâche, penser à la petite fille, et à ces types aussi, à leur enfance. Se demander s’ils sont nés ici, où est-ce qu’ils ont grandi, s’ils avaient une mère et un père, s’ils ont été bien accueillis à l’école de la République, et invariablement, la succession de clichés qui nous étouffe.
Le RER arrive à Châtelet. Il ne nous reste rien d’autre que l’imagination, les fantasmes et le miroir déformant de nos yeux pour envisager une suite. On se demande à quoi bon cette rêverie. On se dit qu’on ne les croisera plus jamais. Mais eux étaient là, en chair et en os, dans ce RER D, ce samedi soir vers 19h.

lundi 2 février 2009

Gramophone

La cage thoracique n’a jamais aussi bien porté son nom : elle enferme en son sein un fauve affamé qui gronde, qui tourne en rond et se cogne aux parois à défaut de trouver l’issue à son tourment. Des inquiétudes comme des grains de sable qui viennent enrayer les rouages, des cernes qui creusent les joues, la fatigue devenue trace. Et les jours sont passés, blafards, et sans autres sursauts que les soupirs du fauve, dedans. On a couru derrière soi pendant ces jours, on aurait aimé parvenir à rattraper l’autre qui nous devançait, l’imposteur qui semblait tout maîtriser, mais qui était-elle, cette ombre froide et sans cœur qui ne trouvait jamais le repos ?
Et puis subitement, comme la fin d’un orage qu’on pensait plus durable, le bruit cesse et la course aussi. On est revenue en soi, la patience contenue, le regard plus clair, la respiration moins saccadée. Le fauve est reparti entre les lianes d’une jungle tiède et moite, sans un regard pour la proie qu’il abandonnait, indifférent, il ne s’est même pas retourné.
C’est donc calme. Le désir se fraye un chemin et ramifie ses nuances, un prélude au printemps, l’annonce d’une terre fertile à reconquérir. On n’ose pas même y croire, c’est un ronronnement intérieur tellement minime, un babillement qu’on est pour l’instant seule à entendre, et encore plus, à comprendre.
Ça et là, l’écho de cette langue éternelle résonne (dans deux lectures récentes, des murmures) mais jamais avec la force de celle qu’on entend et qu’on voudrait pouvoir restituer. Tout est là : maintenant que le fauve s’en est allé, faire de la cage thoracique une corne de résonance.

mercredi 14 janvier 2009

Folie dans la place

C’est l’heure grise, entre chiens et loups. Le passant fait sa trace dans l’air épais, plaques de verglas durcies depuis des jours, bruits de la rue assourdis par un bonnet épais rabattu sur les oreilles, cache-col remonté jusqu’au nez. On lève à peine les yeux pour voir devant soi, éviter l’obstacle, sans jamais croiser des yeux l’autre. Et c’est samedi.
C’est ici chez nous, on est en lieu sûr. Et pourtant, suffisent quelques formes hagardes, titubantes, et la peur de poindre un peu, au fond du ventre, juste une virgule qui se soulève. Ce type d’abord, qui grommelle une litanie qu’on croit reconnaître, qui s’adresse à nous comme une cible possible, en ce jour de manifestation de soutien à la Palestine. On le sent limite mais on ne sait pas de quel bord, pas de signe ostentatoire, sinon la rage contre ceux qui portent des keffiehs, des kippas, des drapeaux…

Quelques minutes plus tard, un carrefour cette fois. Une voiture arrêtée, un balèze balourd agresse l’automobiliste qui le suit, un provincial enfoncé dans son siège, raide, et sa femme, la même raideur, on voit la peur sur leurs visages, elle figée au téléphone. Les passants regardent mais c’est une scène de film arrêtée, personne ne semble saisir le mouvement, et le gros balèze remonte dans sa voiture, une boîte à savon sans permis au milieu de la chaussée, il hurle « je suis flic, moi », on a du mal à le croire, mais pourquoi pas… Et le film repart, les passants continuent leur route. On soulève un peu plus haut le cache-col, mais rien n’y fait, le froid remonte encore le long de la colonne.

Excédés ; on les sent à bout. Ici l’impuissance, la colère rentrée, les images qui nous abreuvent, la misère aussi, la folie sans doute.

Avoir ressenti ça ailleurs, ailleurs dans Paris, dans le métro souvent, et à Château-Rouge un soir il y a des années, et dans d’autres villes, de façon plus aiguë parce que les sens aux aguets dans ces lieux où l’on n’est pas chez soi – un dimanche matin au marché du cimetière des Innocents à Caracas, une autre fois dans le quartier de la Pastora, des types dont les yeux se résument à leur arme au poing.

Une hargne qui dépasse l’entendement, qui rend l’air moite et lourd : à Naples, au printemps 2007, au delà du folklore habituel, (klaxons et automobilistes un peu trop rapides), avoir vu sur les visages les traits crispés, la fatigue d’être là, l’insoumission qui tremble, prête à rompre. L’odeur des déchets accumulés, les poubelles brûlées dans les rues, les habitants semblaient s’en vouloir mutuellement, en vouloir à ceux qui n’étaient pas de là, à ceux d’un monde auquel ils semblaient ne plus appartenir.

Des siècles de civilisation pour en arriver là : inutiles, les églises baroques, Pompéi, la beauté de l’horizon, les îles du golfe. Ils en étaient réduits à n’être que la caricature d’un sous-monde qu’on leur a toujours renvoyé à la face, eux dont les yeux brillants et le port altier avaient coutume de célébrer leur fierté d’être du sud. Alors la rage, oui, comme dernier recours pour exister.

lundi 29 décembre 2008

Rosaire

Il s’agirait de faire une liste exhaustive, à la manière oulipienne, permettre à un souvenir d’en faire surgir un autre, qu’un nom suscite l’écho du suivant, et puis tracer des trajectoires, se situer sur la planisphère et tendre des fils de laine vers ceux qu’on a nommés. La toile ainsi tissée dessinerait la constellation de nos attachements, proches ou distants, passés et présents, une cartographie intime qui pourrait nous servir de boussole à l’occasion.
On commencerait par les plus proches, les liens du sang, puis la famille éparse, ceux qui ont émigré voilà des décennies outre océans, vers l’ouest, vers l’extrême est, au bout du monde. On ne les voit pas souvent, mais ils apparaissent au gré des cartes de vœux de fin d’année, sur un écran d’ordinateur, leur voix à des milliers de kilomètres, leur accent anglais qui handicape désormais un dialecte calabrais qui n’est jamais devenu de l’italien.
Viennent ensuite les amis de l’âme, ceux du quotidien, ceux de la proche distance, et puis les autres, ceux que la vie a conduit de Paris ou Strasbourg à Boston, Papeete, Houston, Bologne, Montclair ou Caracas… D’un coup le globe est moins intimidant, le monde se resserre et pour un peu, on le serrerait contre soi, on entendrait palpiter les battements de leurs cœurs contre le nôtre, un air qui ressemblerait à une valse où d’un bras on tournoie vers l’autre.
Les choses se compliquent quand le monde des visages s’étend aux absents, aux perdus, aux oubliés et même aux inconnus croisés ça et là, mais dont le souvenir, en fouillant bien, émerge à la surface comme un rond dans l’eau surgi des profondeurs.
On balbutie parce qu’ils affleurent en peloton, les uns collés aux autres, n’ayant rien à voir les uns avec les autres : la famille de Todasana, un hameau à l’écart des plages accessibles depuis Caracas, dont tous les enfants portaient un prénom qui commençait par A comme celui de leur mère, qui les élevait seule. Qui sait s’ils sont vivants, si la vague de boue d’il y a quelques années ne les a pas tous engloutis comme la lave du Vésuve… Puis la vieille tante calabraise quasi centenaire, aujourd’hui amputée d’une jambe, qui n’est sortie de son village qu’une seule fois, en taxi, pour traverser la péninsule et rendre visite à sa famille émigrée en France. De là se rappeler du garçon qui tenait un café à Taliouine, dans le sud du Maroc, qui nous avait aidés un soir à cuire un risotto dans lequel nous n’avions mis que ce que nous avions trouvé, un peu de thym, et du safran bien sûr, en pistils. Des années plus tard, c’est lui qui s’était souvenu de la mésaventure et nous avait envoyé, par l’intermédiaire d’un auteur de guide, une boîte avec quelques sachets. Il habitait avec sa famille dans la casbah voisine, une bâtisse du XVIIIe siècle peut-être… Et revoir les visages de ces femmes à même le sol qui triaient la semoule de blé, des générations rassemblées, de la plus petite à la plus vieille. Du Maroc, repenser à l’Allemand blond du ferry entre Tanger et Sète, un flirt d’adolescente, et revoir ensuite le garçon du premier baiser, celui du deuxième aussi. En cascade aussi, les photos de classe, les visages oubliés, coiffures démodées. Des voyages, se souvenir d’une escale à l’aéroport d’Amsterdam, en route pour Brisbane, il y a vingt-trois ans, et cette famille hollandaise, que des enfants blonds qu’on regardait furtivement, à l’abri derrière un magazine parce que tant de blondeur nous intimidait.
Penser à tous ces anonymes, l’orchestre de choro sous les manguiers de Rio, qui se réunit tous les samedis à midi pour un concert improvisé, les flics à la sortie de la bouche de métro de Greenwich Village, qui nous souhaitent la bonne année et bienvenue à New York, le gars qui faisait la manche, tous les jours, tous les matins passer devant lui à vélo, assis dans la rue des Saints-Pères, dans le VIIe arrondissement, et l’autre, plus âgé, qui habitait au 3ème étage d’un taudis de la rue Julien-Lacroix, vidé depuis, dont la façade terne et triste attend encore sa réhabilitation. Cette femme enfin, qui tend ses bras au soleil, de bas en haut de la rue de Belleville, promenant son caddie à moitié vide, cet autre tatoué, sentant la mauvaise bière, le cheveu long et le visage abîmé, cherchant la dispute comme d’autres la bonne affaire.
On progresse par géographies approchantes mais déjà on se rend compte qu’on oublie l’épicier et sa femme rousse, les voisins du second d’un immeuble où l’on a vécu quelques temps, et la voisine de celui d’en face qui avait un chat auquel on s’était attaché (une première, jamais aimé les chats), Michka, c’était son nom, et qui n’était jamais rentré à la ville après un été en montagne pendant lequel il était redevenu sauvage. S’être sentie fière alors, d’avoir aimé ce chat là.
Laissons un temps les anonymes. Il y a les absents, ceux qui sont partis – et recourir aux métaphores du voyage pour dire qu’ils sont morts. À eux, laisser une place à table, quand on se rassemble et que sans solennité on a conscience, même en silence, même un instant furtif, qu’on a de la chance d’être là. Ne pas les nommer de peur de voir surgir leurs visages trop éclatants dans la foule.
S’arrêter enfin, parce que la liste est impossible, qu’il suffit de porter ce monde en soi sans nécessairement l’épeler pour qu’il existe encore et recueillir au plus profond ceux qui font courir le sang dans les veines, ceux qui battent la cadence du pouls, ceux qui font lever le soleil chaque matin – les yeux les plus brillants, la peau la plus douce, les rires et les mots chuchotés
.

mardi 23 décembre 2008

L'image qui parle

Elle avait accroché les ballons en grappe, comme sur l’image, à une autre occasion, sous d’autres latitudes. Elle avait fait ça en un instant, et le lieu était devenu le lieu de la fête.
En tendant l’oreille, on entend les flonflons du bal égyptien, la cadence de l’arabe de là-bas, les rires, des enfants et des femmes mélangés aussi, un brouhaha mêlé à la musique. C’est un vendredi soir, ils n’ont pas travaillé ce jour là, certains ont apporté un pique-nique, d’autres viennent là pour voir les feux de Bengale qui seront lancés à la nuit noire. L’ivresse est ailleurs, l’alcool ne coule pas à flot dans les faubourgs du Caire, mais il y a une douceur qui fait tourner la tête, un peu la chaleur, un peu l’envie de sortir de soi.
Le calendrier achève dans quelques jours son décompte annuel. On sent comme un sursis, une dernière chance pour faire de l’année un sentiment réussi, ne pas tout gâcher dans la tentative du bilan, faire la ligne et pas le point comme disait l’autre. Mais l’obligation festive, un autre genre que la fête égyptienne, l’écœurement des repas qu’on enfile comme des perles, voilà la pilule amère que le calendrier nous fait avaler. La violence de certains rassemblements de famille, la souffrance des gens seuls, celle de ceux mal accompagnés gâchent un peu la sérénité retrouvée. Même les petits ne savent plus quoi faire de cet énorme et balourd père Noël qu’ils imaginent entre l’ogre et le gentil papy, incongru qui descend par la cheminée, sans comprendre le pourquoi du comment et tous ces cadeaux qui pleuvent d’un coup.
Restent la pause, les jours hors du temps, le rite renouvelé, les nuits un peu plus longues, les journées dedans, la routine cassée… Reste aussi l’horizon devant, l’année nouvelle toute propre qu’on voit déroulée devant soi comme un chemin simple, vierge de toute empreinte, l’envie d’être meilleur, l’inspiration aux aguets, se dire, en somme, que le calendrier permet ce renouveau, d’un coup de baguette renaître neuf, et encore soi-même.

lundi 15 décembre 2008

Gravitation universelle

Comme si c’était impossible. La précipitation des mots dévalant sur la feuille ne semble réelle qu’avec ce sentiment d’urgence irrépressible. Et pourquoi pas la joie, et pourquoi pas une histoire drôle ?
Pour que le stratagème fasse œuvre, il faudrait s’abstenir de penser à la fatigue de ce soir, oublier les courbatures dans le cou, juste se concentrer sur quelque chose de doux et de vital. Le début d’un amour par exemple. Penser à P. qui flotte comme un bienheureux, comme tous les débutants, et glousser en douce en sachant qu’il vit ça.
On glousse un instant. Et puis ça repart, le tremblement d’une feuille dans le vent, quelques notes du carillon à la fenêtre, on pressent qu’ailleurs, ça tremble plus fort. On le fait taire, ce Jiminy Cricket qui chuchote sa litanie, mais il revient à la charge.
Respirer fort. Fermer les yeux et revoir les siens, la première fois tout près, l’odeur de cacao dans le cou. Oh, ce sourire alors. Les battements de cœur ralentissent, on se rapproche un peu plus de soi-même. Penser à la suite de l’histoire, celle qu’on se raconte pour s’endormir comme les enfants, comme la fillette qu’on a été, mais l’histoire est belle, et elle est vraie.
Un vacillement, encore. Le balayer de la main, effacer la buée avec la paume, la pupille s’ajuste à la cible. On se pose.
Se poser, c’est presque cela qu’on ressentait, quand sur le parquet froid dans une salle qui donnait sur le quai de Jemmapes on s’allongeait en fermant les yeux, tenter de voir le corps comme un ensemble articulé et déposé, s’enraciner dans le sol pour retrouver la gravité – et là les mots qui jouent des tours, la gravité, oui. On ressortait la gravité à l’envers, une légèreté toute neuve, un poids en moins.
S’enraciner, et comment. Jamais pu y songer avant, les fourmis dans les pieds, la valise prête, la porte à proximité, sait-on jamais. Et là, s’enraciner donc. Regarder la ville et la faire sienne, ne plus chercher à partir et se sentir soulagé. Encore les mots qui jouent des tours : en italien, soulagé se dirait sollevato - soulevé ! Ça n’est pas une histoire drôle en fait, c’est une histoire légère, tout en gravité.

samedi 6 décembre 2008

Wuthering heights

Vous avoir demandé, aux unes et aux autres, de vous souvenir de cet âge là. Les papillons dans le ventre, les toujours, les jamais, les absolus, les alcools vert pomme ou bleu fluo pour la première fois. Toutes les premières fois en somme. Et pour remonter le temps, prendre le prétexte des livres qu’on a aimés, ceux qui nous ont forgées, ceux qui restent encore sur nos étagères, même cornés, même allégés de quelques pages perdues.
Il y avait eu cet été là Les Hauts de Hurlevent. Et l’entendre encore, ce vent dans la lande, et voir le visage de Catherine, se rappeler d’avoir pleuré en cachette en lisant sa mort, se rappeler comme Heathcliff était dur et avoir soupiré pour supporter ça.
Et puis, passées, les années, on en est toujours à avoir les mêmes envies de bataille de polochon dans des dortoirs austères, les mêmes rendez-vous de quatre heures avec thé parfumé et petits gâteaux au chocolat, les interminables confidences sur canapé. Accaparées, qu’on est, mais encore avec ces envies là dans la tête, la meilleure façon de se serrer les coudes et de faire le lien.

http://www.youtube.com/watch?v=BW3gKKiTvjs

mercredi 3 décembre 2008

La grande ville comme un lundi matin en province

Rideaux baissés, les rues mouillées, un ciel aigre, on avance dans la rue des Pyrénées comme dans une ville de l’est de la France – pas une grande ville, Langres par exemple, oui, Langres doit ressembler à ça. Langres où je ne suis jamais allée mais dont le passage sur l’autoroute, à proximité, était toujours enveloppé de brouillard humide.
Oubliés, les immeubles haussmanniens, on marche au ras du sol, les mains enfoncées dans un manteau déjà un peu râpé, on avance en croisant des regards presque apeurés – par deux fois, un couple de Roms, une gamine, l’air famélique, qui s’accroche au bras d’un jeune homme et dont les yeux parlent une langue universelle. Attendre dans le froid de ce matin là et repenser à ces deux jours, petits corps malades, grand corps atteint, comme le temps ralentit.
Des jours comme ceux là, et on vit à l’abri du double-vitrage : de l’extérieur quelques bruits sourds, des pas dans la cage d’escalier, une sirène au loin, la sonnerie du lycée voisin. La preuve que la routine trace son inexorable chemin, pas assez chaleureuse pour nous consoler, pas assez indifférente pour l’oublier. Et dedans au contraire, un silence suspicieux plane, une chaleur sèche tout juste rafraîchie par une fenêtre ouverte le matin, encore l’après-midi.
Ces pages comme une chambre à soi, et ralentir encore un peu plus le temps et le bruit du dehors – les voix et les sons comme sous l’eau nous parviennent déformés. Ces pages aussi, comme une caisse de résonance du petit vélo intérieur, qui fait des tours dans la neige et laisse ses traces, comme un gribouillis sur la feuille. Alors pour ne pas tourner toute seule, se trouver des amis qui signent au bas de la page avec nous et, avec eux, faire la ronde.
Oui, des intercesseurs.
« Ce qui est essentiel, c’est les intercesseurs. La création, c’est les intercesseurs. Sans eux il n’y a pas d’œuvre. Ça peut être des gens – pour un philosophe, des artistes ou des savants, pour un savant, des philosophes ou des artistes – mais aussi des choses, des plantes, des animaux même, comme dans Castaneda. Fictifs ou réels, animés ou inanimés, il faut fabriquer ses intercesseurs. C’est une série. Si on ne forme pas une série, même complètement imaginaire, on est perdu. J’ai besoin de mes intercesseurs pour m’exprimer, et eux ne s’exprimeraient jamais sans moi : on travaille toujours à plusieurs, même quand ça ne se voit pas. À plus forte raison quand c’est visible : Félix Guattari et moi, nous sommes intercesseurs l’un de l’autre.
La fabrication des intercesseurs à l’intérieur d’une communauté apparaît bien chez le cinéaste canadien Pierre Perrault : je me suis donné des intercesseurs, et c’est comme ça que je peux dire ce que j’ai à dire. » Gilles Deleuze,
Pourparlers, Minuit, 1990.

vendredi 28 novembre 2008

Félicitations, cet objet est à vous

En cascade, les mots comme les petits événements, dominos qui se bousculent pour passer devant… Qui, de celui-ci ou celui-là d’abord ? Mon cœur gonflé, l’âme comme un mikado, quelle baguette enlever, ah la la, attention, patatras, tout s’effondre.
Pour accélérer la cadence, les aligner à la suite alors, prendre garde à ne pas faire de nœuds – mais c’est autre chose que d’écrire : il faut se poser.


Routine-rentrer-patraque-bain-température-fièvre-convulsions-panique-18-pompiers-cauchemar-pleurs-gyrophare / départ / silence / recommencer > Routine-coucher-berceuse-téléphone-email-Ebay-globe lumineux-enchère-renchérir-téléphone-consolation-rire-gagner-payer-téléphone-rassurer-tisane / retour / recommencer > Routine-consoler-câlin-Doliprane-berceuse-câlin-rumsteack-téléphone-minuit-fatigue / Stop


Le globe lumineux sera pour Nino.


mercredi 26 novembre 2008

Gratitude infinie

« Bon anniversaire, M. Lévi-Strauss ! », titrait Le Monde hier soir, en une d’un supplément de 4 pages dédié à l’ethnologue qu’on a choisi comme premier prétexte à ces pages. (Ces pages, entre parenthèses, qu’on ne sait qualifier –le prolongement d’une flânerie ? ce qui reste quand on a biffé le superflu ? un brouillon délesté des miettes de gomme ?).
En page 4 donc, une anthropologue brésilienne livre ce qu’elle a appris du grand monsieur centenaire. Elle rapporte que lors d’un voyage éclair chez les Indiens Bororo en 1985, « c’est bien le paysage, et en particulier les nuages du ciel du Mato Grosso qui l’ont ému ».
Les nuages et le ciel. Cette image en haut à gauche de l’écran, ce ciel d’un coup matelassé de nuages sombres, ce ciel qui accueille comme sur un coussin moelleux les mots « Tropiques Tristes », c’est un ciel du Brésil : un jour de décembre 2007, presque un an déjà, sur une route du Minas Gerais, le paysage annonce le déluge qui suivra. Quelques minutes et le ciel tremble. Quelques minutes et l’horizon se ferme. Jusque là, la route semblait dévorer le paysage, avancer dans un décor qui semblait toujours plus vaste et profond. Comme dans ces constructions de carton-pâte, le premier plan soulevé laisse deviner le suivant et encore le suivant… Cette profondeur du paysage américain (une vertu partagée par le continent tout entier), la liberté du regard qui ne bute sur aucun obstacle –accroché, oui, par des rêveries, des plateaux, des montagnes, des mornes, des arbres géants, happé mais pas arrêté–, l’ampleur de ce paysage est à elle seule une ivresse. Alors oui, l’émotion de M. Lévi-Strauss devant ces nuages, on la comprend et on la désire soudainement quand ici le ciel plombé enferme sous cloche les villes, les plaines, les mornes plaines.
Refaire le voyage : l’impatience et le trac confondus, la fatigue accumulée, l’automne entamé qui nous voit partir ce matin là dans une grisaille froide et aigre. L’arrivée, une quinzaine d’heures plus tard dans l’épaisseur obscure et la moiteur de Rio, le cœur qui bat de ne pas savoir si l’on retrouvera le sens de la marche, cet élan qui met un pied devant l’autre dans les voyages et pousse l’exploration toujours plus loin. Se refuser touriste et se résumer à ça, un peu inutile quand on prend le premier taxi à l’aéroport et toutes les idées reçues qui défilent et nous obligent à de la méfiance qu’on ne voudrait pas. Et puis arriver, arriver enfin. La rue en pente, la maison inconnue mais qui nous attend, les hôtes absents mais qui sont là. Se défaire en un instant du lourd manteau d’habitudes et se tourner enfin vers le paysage –des ombres, des formes géantes mais familières, un air de batucada au loin, nous ne sommes pas arrivés, nous sommes rentrés. Nicolas Bouvier, dans L’usage du monde, avait repéré qu’il y a sur terre des paysages qui nous en veulent. Assurément, cette baie de Guanabara nous veut du bien. De ce jour, au dernier, une petite quinzaine plus tard, s’être sentis accueillis (mais comment dire encore merci à Bertrand et Nazaré ?), s’être sentis vivants et pour un peu presque oublier ce poids qui nous leste ici, qui ralentit notre cadence. On ne dira pas si c’est le voyage tout court ou si c’est le Brésil (plutôt) qui fait cela, ou l’amitié alors, ou même la musique, o samba.
http://www.youtube.com/watch?v=pVujUDXnhNE

mardi 25 novembre 2008

American Typewriter _ ça commence aujourd'hui

Prendre comme typo « American Typewriter » et voir le curseur courir sur l’écran et la page blanche comme le balai d’une machine à écrire. Voilà pour commencer. La suite, ce sont ces mots de Claude Lévi-Strauss, prononcés il y a dix ans, à l’occasion de la parution d’un numéro spécial de Critique qui lui rendait hommage, pour ses 90 ans.
« Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n’emporte plus qu’un quart d’homme ou un demi homme. Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, et ne pouvait sans doute avoir idée de l’extrême vieillesse où je me trouve aujourd’hui. Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre, et qui constitue une des plus curieuses surprises de mon existence, j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel, qui conserve encore vive une idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : « C’est à toi de continuer ». Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : « C’est ton affaire. C’est toi seul qui voit la totalité. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange. Je vous suis reconnaissant d’avoir pour quelques instants, grâce à votre présence aujourd’hui et votre amitié, fait cesser ce dialogue en permettant un moment à ces deux moi de coïncider de nouveau. Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu’à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m’avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu’il en est autrement. » Le Monde, Roger-Pol Droit, janvier 1999.
Lévi-Strauss a cent ans dans quelques jours. Ces dix années écoulées depuis son discours informel et cette nouvelle date anniversaire ont été pour moi pleines d’explorations intellectuelles, intimes, géographiques. De cet anniversaire faire un prétexte : prétexte à un retour en arrière et une nouvelle exploration en avant. Avoir touché du doigt dans l’interstice infime qui va de la vie à la mort quelque chose qui ressemble à la conscience, avoir perdu un peu de la légèreté qui sied si bien à la jeunesse, se sentir lourd d’une amertume qui accompagne le temps qui passe. Avec Lévi-Strauss retrouver l’hologramme brisé qu’on porte en soi avant même la vieillesse, quand la vie bringuebale et accule à une hésitation lourde de sens qui implore d’être abrégée par une décision, enfin, vers quelque chose de sûr, de ferme, d’éternel. Choisir sa maison, en quelque sorte : où habite-t-on avec son âme ? Se souvenir d’une journée brumeuse de fin mars 2004, avoir retrouvé le sens de la marche dans un lieu incertain en bordure de périphérique, cette porte de Versailles ouverte à tous les salons, le salon du livre cette fois, et avoir senti, avoir dit aux épaules amies : «la voici, ma maison ; le livre, c’est ma maison».